Vendredi 22 novembre 2019

Antwerp Baroque

Antwerp Baroque

La Maison Rubens expose cet automne deux prêts exceptionnels. Le Massacre des Innocents à Bethléem, une œuvre de jeunesse de Rubens (1577-1640) et le Rubens le plus cher au monde. Le musée expose également une œuvre de jeunesse d’Antoine van Dyck (1599-1641), l’élève le plus doué de Rubens. La Fondation Roi Baudouin lui a confié ce portrait de Mathieu en prêt permanent. C’est le seul panneau de la célèbre Série Böhler dans une collection publique belge.

Le monumental Massacre des Innocents de Rubens, une des pièces maîtresses du musée canadien The Art Gallery of Ontario, revient pour un temps sur le site où il a été peint. Il s’agit d’une œuvre de jeunesse de Rubens qui est rapidement entrée dans de prestigieuses collections. On l’avait attribué à divers maîtres depuis le 18e siècle, mais en 2001, des spécialistes ont clairement identifié la main de Rubens dans le style baroque. La nouvelle de la découverte d’un tableau de Rubens a fait le tour du monde et l’œuvre d’art a été mise en vente. Sa mise aux enchères chez Sotheby’s en 2002 a atteint le prix record de 49,50 millions de £.
Le Massacre des Innocents devenait ainsi le tableau du maître le plus cher de tous les temps. Il fut acheté par l’homme d’affaires et collectionneur canadien Ken Thomson, qui en fit don à l’Art Gallery of Ontario. La toile n’avait pas encore voyagé depuis son arrivée au musée de Toronto en 2008.

Scène biblique

Le tableau évoque un épisode de la Bible, le moment où le roi Hérode apprend la naissance de Jésus. Un oracle lui ayant prédit qu’un nouveau roi naîtrait à Bethléem, il fait tuer tous les garçons de moins de deux ans. Les parents de Jésus fuient en Egypte et l’Enfant Jésus échappe ainsi à un sort cruel. Le massacre des innocents était un thème populaire dans la peinture. Les artistes de la Renaissance en particulier étaient fascinés par l’Antiquité et reproduisirent souvent cet épisode de la Bible.

The Massacre of the Innocents, The Thomson Collection at the Art Gallery of Ontario, copyright Art Gallery of Ontario

Antiquité et Renaissance

Rubens produisit sa version de l’épisode biblique vers 1610, peu après son retour d’Italie. La scène déborde de dramatisme et de violence et les nombreuses références à l’art antique et à la Renaissance italienne démontrent que le jeune Rubens a déjà toutes les qualités d’un peintre érudit. Rubens s’inspire par exemple, pour la mère accroupie, de la Vénus antique de la collection de la famille Gonzague à Mantoue, cour où il a étudié.
Le soldat levant son glaive pour transpercer une vieille femme au centre de la composition est emprunté aux Lutteurs, une statue que Rubens a vue à la Villa Médicis à Rome. On trouve aussi le soldat du Laocoon, dont Rubens fit un croquis en 1602 lors de sa visite aux collections papales au Vatican. Les corps blêmes des enfants massacrés montrent de grandes similitudes avec le marbre de trois putti endormis que Rubens avait vus à Rome à la Villa Borghèse. Sa connaissance de l’art de la Renaissance italienne est tout aussi manifeste. Rubens s’est inspiré du Christ de Michel-Ange sur sa toile de la Résurrection pour les traits du soldat sur le point de massacrer un enfant. Mais alors que le Christ de Michel-Ange triomphe de la mort, le soldat de Rubens en est l’instrument.

La plus célèbre représentation du massacre des innocents à l’époque de Rubens était sans doute une gravure de Marcantonio Raimondi d’une œuvre de Raphaël. En comparaison avec la gracieuse composition de Raphaël, l’interprétation de Rubens est plus réaliste et donc plus tragique. Il semble que Rubens ait également puisé chez les maîtres d’Anvers. La composition diagonale de l’architecture à l’arrière-plan montre des similitudes avec celles du peintre anversois Frans Floris.

Van Dyck : force et contemplation

La Maison Rubens peut aussi, grâce à la Fondation Roi Baudouin, exposer une toile peinte par le jeune Antoine van Dyck. Le peintre fait de l’apôtre Mathieu un personnage à la fois puissant et contemplatif. Le panneau appartenait à la série des apôtres. La Fondation a pu en faire l’acquisition grâce à un legs. Elle a financé la restauration de ce portrait de l’apôtre par l’Institut Royal du Patrimoine artistique (IRP) et a maintenant confié la toile à la Maison Rubens en prêt permanent. La fondation remplit ainsi pleinement sa tâche de protection, de conservation et de valorisation de pièces d’art qui sont ensuite rendues accessibles au grand public.

Un pinceau léger et fluide

Van Dyck montre Mathieu tenant une hallebarde, l’arme du martyre par lequelle mourra l’apôtre. Van Dyck a tracé le personnage d’une main fluide et légère, obtenant ainsi une surface picturale uniforme où on ne peut percevoir que quelques petites touches, notamment au niveau des cheveux et du manteau. Il a ensuite ajouté d’épais rehauts. Cet enduit pâteux est très clairement visible sur la main et le visage de l’apôtre. Il est encore plus remarquable sur la lance et la chemise blanche de Matthieu.

Inspiré par Rubens

Le jeune Van Dyck s’est sans doute directement inspiré de Rubens pour ses apôtres. Rubens avait peint vers 1610 une série d’apôtres pour le duc de Lerma que Van Dyck avait dû voir dans l’atelier de son maître. On pense qu’il peignit sa série d’apôtres et le Christ entre 1618 et 1620. Le style de ces toiles coïncide avec ce qu’on appelle sa première période anversoise.

La série Böhler

L’apôtre Mathieu de la Fondation Roi Baudouin fait partie de la ‘série Böhler’, du nom du marchand d’art allemand Julius Böhler qui en fit l’acquisition vers 1914 auprès d’une collection privée italienne. Böhler a ensuite revendu les œuvres séparément à différents musées et particuliers. Cette figure d’homme à la fois forte et contemplative constitue le seul exemplaire d’un apôtre de Van Dyck dans les collections publiques en Belgique. Il existe encore huit des treize compositions de la série, dont quelques-unes dans des collections privées.

Septième prêt permanent

Avec ce prêt permanent, la Fondation enrichit pour la septième fois la collection de la Maison Rubens. Elle lui avait déjà remis en prêt permanent l’ensemble en argent du ciseleur Theodoor Rogiers, l’Hercules de Lucas Faydherbe, le manuscrit De Ganay d’après Pierre Paul Rubens et deux toiles de Jacob Jordaens. La protection du portrait de Van Dyck est double. La Fondation ne s’est pas contentée de faire l’acquisition du panneau. Elle en a également financé l’analyse et la restauration par l’Institut Royal du Patrimoine artistique.

Méthodes de conservation

Le panneau a d’abord été nettoyé : la couche de vernis jaunie et les repentirs ont été enlevés couche par couche. Les fissures et les lacunes dans la couche de peinture ont été comblées. L’analyse technique de la toile a révélé ce qui n’était pas visible à l’œil nu : la bande verticale à gauche n’a pas été peinte par Van Dyck. En fait, tous les tableaux de la série Böhler ont été agrandis à un moment donné. Le problème majeur que présentait la toile était toutefois que le support en bois du panneau était rongé par les xylophages. L’ancien parquetage devait être remplacé par une structure plus souple. Le panneau extrêmement fin fut donc soumis à un traitement révolutionnaire appelé dans le jargon des restaurateurs : secondary flexibly attached support. La base de cette technique est une formule mathématique précise qui indique le soutien nécessaire au panneau sans empêcher ses mouvements naturels d’expansion et de contraction. Le nouveau parquetage de la toile est une construction de lattes en bois mobiles et un dos flexible qui garantit la liberté de mouvement du panneau. La structure a été réalisée en Sitka Spruce, un bois à haute élasticité utilisé dans l’aéronautique. La restauratrice Aline Genbrugge a appris cette technique à Londres directement de ses inventeurs Simon Bobak et Ray Marchant. C’est la première fois que cette méthode révolutionnaire est appliquée en Belgique.

Pratique

Le Massacre des Innocents : Le Rubens le plus cher au monde.    

Jusqu’au 3 mars 2019
Tête de l’apôtre Mathieu : permanent

La Maison Rubens - Wapper 9-11 - 2000 Anvers

www.rubenshuis.be

Entrée : 8-10 €
Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 17 H Fermé le  25 décembre et le 1er janvier