Le cadeau ( ?) de Noël de Trump à Poutine

En annonçant le retrait des troupes américaines du front de Syrie, Donald Trump semble avoir fait un beau cadeau à son homologue russe dans la mesure où cela lui laisse les mains libres dans ce pays. Toutefois, ce cadeau peut peut-être aussi être empoisonné dans la mesure où sur le front kurde, les Syriens, et donc leurs alliés russes, risquent de se voir confrontés aux forces armées turques. Au risque de remettre en cause le fragile axe Ankara-Damas-Téhéran que le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a mis des mois à péniblement construire.

Si Donald Trump a souvent vitupéré contre son prédécesseur, ils ont au moins un point en commun : leur réticence à s’engager dans le guêpier syrien. Dans la mesure du possible, ils n’ont envoyé qu’un minimum de troupes, et plutôt des forces spéciales qui encadraient et formaient des combattants autochtones, que des GI’s. Ce n’est que du côté des Kurdes que l’aide américaine a été réellement soutenue. A la grande colère d’Ankara, bien entendu.

En se retirant, les Américains abandonnent les Kurdes à leur triste sort, face à une armée turque, supérieure en nombre et en matériel. Mais, en même temps, ils laissent les mains libres à l’armée syrienne et aux forces russes pour continuer à éliminer les dernières poches de Daesh ainsi que les mouvements islamistes proches d’Al Qaïda qui ont pris le contrôle des Forces démocratiques syriennes. Qui, sans l’aide militaire des islamistes, n’existent que sur le papier. Mais sont néanmoins soutenues par la France et, dans une moindre mesure, la Grande-Bretagne.

Un cadeau empoisonné ?

Toutefois, ce qui semble tout à fait à l’avantage des Russes pourrait se révéler un cadeau empoisonné. En effet, le retrait américain ne résout en rien le problème kurde. S’il ne fait aucun doute que les Turcs veulent éradiquer toutes forces indépendantistes kurdes et sont prêts à employer les grands moyens pour le faire, le gouvernement de Damas ne tolérerait pas plus un Kurdistan indépendant qu’Ankara. Là il y a des convergences. Mais Damas ne veut évidemment pas que cette région passe de facto sous le contrôle des Turcs, ce qui porterait atteinte à l’intégrité de son territoire. Et là se pose un vrai problème : les forces russes sont-elles prêtes à aller à l’affrontement avec l’armée turque ? Il n’est un secret pour personne que Moscou soutient l’axe Téhéran-Damas. Ni que les Russes ont tout fait pour intégrer peu ou prou Ankara dans cette alliance. Avec un certain succès. Stratégie qui arrangeait admirablement les Russes puisqu’ils affaiblissaient ainsi l’OTAN sur son flanc oriental. Toutefois pour Erdogan, le problème kurde prime sur tous les autres. Tout soutien russe aux Kurdes serait considéré comme un casus belli et tout affrontement avec les forces syriennes dans lequel les Russes joueraient un rôle important ne pourrait que refaire basculer la Turquie vers le camp occidental. Où, malgré la dictature féroce qu’il a instaurée, Erdogan peut encore compter sur de nombreux «amis». Notamment à la Commission et au Parlement européen. De plus, la Turquie est toujours membre de l’OTAN et a même la deuxième armée de cette dernière.

A cela s’ajoute l’élément incontournable : la géographie. Que cela plaise ou non, Erdogan dispose d’une «arme absolue» : le contrôle du Bosphore. Passage obligé de la flotte russe de la Mer noire vers la Méditerranée et donc vers la base de Tartouss, dernier bastion russe en Méditerranée. Que Moscou ne peut perdre à aucun prix.

Dès lors, si le retrait américain de Syrie facilite incontestablement l’action militaire des Russes en Syrie, elle pose au Kremlin un problème diplomatique complexe avec des marges de manœuvre très réduites.

Jacques Offergeld