Jeudi 19 septembre 2019

Les limites de la démocratie: Tocqueville avait raison

Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, les Etats-Unis assurèrent le leadership du monde libre, leadership qui s’imposa définitivement en 1945, non seulement dans le domaine militaire, mais aussi géostratégique (Accords de Yalta) ou économique (Accords de Bretton-Woods). Ils assurèrent ainsi, grâce à leur suprématie, la stabilité du Monde libre dans tous ces domaines, en dépit des crises qui ne manquèrent de se produire. Cette stratégie aboutit finalement à l’effondrement pacifique du monde soviétique en 1989, un peu rapidement qualifiée par l’historien Américain Fukuyama de «Fin de l’Histoire», car la démocratie libérale avait triomphé.

Il n’en est rien, car trente ans après, la menace de l’affrontement entre les deux blocs a cédé la place à d’autres conflits plus diffus, et surtout ouvert une boîte de Pandore, montrant que la démocratie pouvait aussi nourrir en son sein des démons larvés, susceptibles de se propager avec l’assentiment du peuple.

Alexis de Tocqueville (Wikipedia)

Alexis de Tocqueville (1805-1859), aristocrate dont la famille avait payé un lourd tribut à la Terreur, était un libéral convaincu (au sens «amoureux de la liberté») qui entreprit en 1831 de visiter les prisons américaines, mission que justifiait sa profession de juriste. Mais son but était aussi de mieux connaître cette jeune démocratie. Il y rencontra un certain nombre de notables, dont l’ancien président John Quincy Adams, ancien diplomate (négociateur du Traité de Gand), fils du second président des Etats-Unis, représentant de l’élite de la Nouvelle Angleterre, et le président en exercice Andrew Jackson, issu des milieux ruraux du Sud. Déjà, le clivage Nord-Sud, entre les élites et l’Amérique profonde, mais qui peut s’appliquer à la plupart des pays.

Il en résulta un ouvrage «De la Démocratie en Amérique» (1835) qui connut un succès certain à sa sortie en France, mais aussi au-delà des frontières, dont les Etats-Unis où il est toujours étudié aujourd’hui. Puis, il fut quelque peu oublié dans l’Hexagone, car son propos dénotait par rapport à la pensée marxiste dans l’air du temps. La conception de la démocratie par Tocqueville étant en contradiction avec les principes du socialisme, en particulier en ce qui concerne le droit de propriété ; ce sera Raymond Aron qui le relancera dans les années soixante.

Pour Tocqueville, la démocratie repose sur deux piliers indissociables : la liberté individuelle et l’égalité en politique. La liberté individuelle doit permettre à chaque individu de se réaliser, alors que l’égalité donne à chacun le même poids dans la société. Et c’est là que réside le grand paradoxe démocratique dont il était conscient : l’individualisme associé au principe d’égalitarisme, ce qui peut impliquer d’attendre de l’Etat qu’il assume un maximum de responsabilités, tout en ne se préoccupant que de ses propres intérêts et en bénéficiant des mêmes droits. Le beurre et l’argent du beurre…
Or, ces aspirations se retrouvent rapidement en concurrence, entraînant des conflits qui amèneront à recourir à une autorité suprême pour trancher, autorité issue d’une majorité passive ou, pire, dans un second temps d’une minorité active, tuant progressivement les libertés individuelles.
C’est à un phénomène de cette sorte qu’on assiste actuellement aux Etats-Unis, et si le locataire de la Maison Blanche en accélère peut-être le processus, celui-ci couvait déjà depuis un moment. Il n’est d’ailleurs pas l’apanage de nos cousins américains : les démocratures (Turquie, Russie, Hongrie…), le Brexit, la montée des mouvements populistes en sont d’autres manifestations.

Paradoxes

Ces phénomènes sont paradoxaux, car contrairement aux apparences, d’énormes progrès ont été réalisés dans différents domaines ces dernières décennies, et avec un peu plus d’intelligence et de sang froid, les conditions sont réunies pour que pratiquement chacun vive décemment, soit soigné, éduqué, ait une plus grande espérance de vie.
Ils ont sans doute différentes causes, certaines locales et culturelles, d’autres universelles, mais revêtent pratiquement tous un côté irrationnel.
Revenons aux Etats-Unis, qui nous sont proches sociologiquement et économiquement.
La première cause de malaise est la mondialisation et la numérisation, vecteurs d’incertitude et préjudiciables à l’évolution des salaires, ce qui accroît les inégalités, dans une Amérique où les systèmes sociaux sont insuffisants, ce qui n’est pas sans effet sur la violence dans un pays qui compte 300 millions d’armes aux mains des particuliers.
Ensuite, il y une bipolarisation, entre l’Amérique éduquée, disposant de revenus confortables et celle des laissés pour compte, auxquels s’ajoutent progressivement une partie de ce matelas que constituait l’importante classe moyenne, dont la tranche inférieure est de plus en plus précarisée et en voie de paupérisation. Le chômage pour cette tranche est irrémédiablement synonyme de déchéance.

Communautarisation

A cela s’ajoute une communautarisation accrue, pas uniquement sur base de la race, mais aussi du statut social, exacerbée par les réseaux sociaux et les « Fake News », ce qui déconnecte le public peu éduqué de la vérité.
Viennent enfin les échecs en Afghanistan, Irak et Syrie qui ont semé le doute dans l’opinion américaine sur sa puissance militaire.
Si Tocqueville, qui avait cherché dans la démocratie américaine les ingrédients de celle qu’elle allait devenir, à peu de choses près, en Europe, revenait aujourd’hui, il y verrait tout ce contre quoi il avait mis en garde : le clivage entre une élite arrogante et un peuple en colère, l’appropriation du bien commun au nom de l’individualisme, l’oppression de la liberté de la minorité par la majorité, le triomphe de la démagogie.
Alors, quels remèdes mettre en place avant qu’il ne soit trop tard, car c’est tout le système qui nous semblait acquis, au prix de nombreuses guerres, de nombreux sacrifices, qui est aujourd’hui en péril.
Il faut d’abord que la croissance économique soit inclusive, qu’elle bénéficie à tout le monde.

Priorité à l’éducation

L’éducation est la pierre angulaire du progrès et devrait être le principal investissement de toute société qui se respecte, car l’éducation est démocratique par essence en ceci qu’elle est égalitaire et est le passeport vers la liberté.Ensuite, outre la sécurité intérieure et extérieure, apanage de l’état central, il y a lieu de décentraliser tant que faire se peut les processus décisionnaires de l’Etat, afin d’impliquer plus le citoyen, et le responsabiliser. A cet égard, l’échelon local (la cité) est déterminant.
Enfin, laissons le dernier mot à un homme d’État que le manque de courage de ses contemporains empêcha d’aller au bout son projet, Pierre Mendes-France, pour qui “La démocratie, c’est beaucoup plus que la pratique des élections et le gouvernement de la majorité ; c’est un type de mœurs, de vertu, de scrupules, de sens civique, de respect de l’adversaire ; c’est un code moral”.